L’ÉCONOMIE EN IMAGES
1,8 million
d’euros de chiffre d’affaires en 2025
100 000
paires écoulées chaque année
Il y a ce motif écossais, reconnaissable entre mille. Un damier de laine, sobre et rassurant, qui renvoie au coin du feu, aux sols froids des maisons anciennes et à un certain art de vivre à la française. Chez Rondinaud, la Rolls des chaussons, cet écossais est une signature. Sans enfermer pour autant. La preuve : la manufacture s’autorise des pas de côté, flirtant avec la modernité et une fantaisie assumée, comme avec ces imprimés dinosaures, léopard, ou avec celui d’un certain gendarme dans sa 2CV… Mais derrière ce chaleureux déroulé se cache une histoire beaucoup moins confortable, celle d’une entreprise sauvée in extremis. Car la maison Rondinaud, fondée en 1907, a bien failli disparaître. Après un redressement judiciaire en 2018, puis une reprise par un groupe extérieur la même année, l’entreprise connaît une nouvelle défaillance en 2019. L’outil industriel se délite, le savoir-faire s’éparpille, direction fermeture.
La logique patrimoniale. Jusqu’au 17 mai 2020. Ce jour-là, Olivier Rondinaud, descendant de quatrième génération, décide de relancer la production sur fonds propres. À partir de presque rien. Il lui faut recréer un atelier de toutes pièces, retrouver des machines datant des années 1950 remisées dans des granges ou promises à la benne et, surtout, dénicher des ouvriers capables de faire revivre l’ancestral « cousu-retourné ». Ce geste — un assemblage sur l’envers avant de le retourner — caractérise l’identité de la charentaise. Labellisée indication géographique protégée depuis 2019, ce procédé inscrit désormais le chausson dans un cadre de patrimoine culturel vivant. Un savoir-faire rarissime : moins d’une dizaine de personnes en France le maîtrisent encore. En former de nouvelles prend entre deux et cinq ans. Le pari sur l’avenir est conséquent, le risque réel.
Aujourd’hui, 450 à 500 paires sortent quotidiennement de l’atelier et 90 000 à 110 000 paires sont écoulées chaque année. Et si Rondinaud produit pour d’autres marques qui apposent leur propre étiquette, comme Limoges ou Jules & Jenn, ou développe les collaborations culturelles, du musée de la Toile de Jouy au… MoMA de New York, c’est sans jamais renier son ancrage populaire. Un pari gagnant. Les jeunes générations, observe le PDG, « se détournent des motifs les plus fun pour revenir au traditionnel écossais, à l’authenticité, au sens ». Et au made in France. Ici, ce label n’est pas un argument marketing mais un véritable manifeste : 100% des étapes de transformation sont réalisées dans l’atelier. Et la quasi-totalité des matières premières est produite localement : la laine de doublure provient d’un fournisseur situé à une quinzaine de kilomètres, les semelles de Mazamet (Tarn), les boîtes du Pays basque et les impressions sous semelle sont réalisées à 2,5 kilomètres.
La carte du temps. Un choix exigeant : externaliser ou s’approvisionner à l’étranger permettrait de réduire les coûts de production de 30 à 50%. Mais Rondinaud assume ce modèle, fidèle à l’ADN même de la charentaise, née du recyclage des chutes d’uniformes de la marine royale de Rochefort et des feutres des papeteries. Avec 16 salariés, deux boutiques, à Limoges et à Angoulême, un chiffre d’affaires de 1,8 million d’euros ces deux dernières années et une croissance espérée de 10% en 2026, l’entreprise affiche une santé retrouvée. L’export représente désormais 5 à 7% des ventes, contre 2% il y a cinq ans. Porté par l’Europe, il devrait se diversifier et poursuivre sur sa lancée avec le lancement d’un site dédié en 2026. « L’ambition reste mesurée, il ne s’agit pas de conquérir les marchés, mais de préserver un outil, des gestes et une activité », tempère Olivier Rondinaud. La production est donc volontairement maîtrisée, sur un marché de fait fortement « climatodépendant ».
Être présent au MoMA sans jamais renier son ancrage populaire
Cette approche se prolonge jusque dans les ateliers ouverts au public, qui accueillent chaque année 3 000 à 4 000 visiteurs. Une démarche de transmission autant que de conviction : montrer pour mieux faire comprendre, valoriser le travail des salariés et faire de chaque visiteur un ambassadeur.
Tel son motif écossais, Rondinaud s’inscrit dans le temps long. Une entreprise miraculée, qui a choisi la fidélité à son terroir plutôt que la fuite en avant.
Caroline Lumet

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